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© 2014

 

Presse féminine vs. presse féministe

 

 

L’amalgame entre presse féminine et presse féministe est de plus en plus fréquent. Les distinguer apparaît pourtant nécessaire car lorsque la presse féminine est commerciale, attachée aux valeurs de la société libérale et à une image traditionnelle de la femme, le féminisme privilégie l’analyse politique et combat l’image de l’« éternel féminin ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Marie-Claire », numéro d’octobre 2010

Presse féminine et contenus publicitaires : l'asphyxie

 

Nos supermarchés et nos kiosques à journaux sont tapissés de ces magazines superficiels valorisant la féminité, encourageant le rôle de la mère-ménagère, et se basant sur l’apparence plutôt que sur la culture et la condition de la femme. Dans les espaces publics, tels la rue ou le métro, les visuels imbéciles et agressifs des publicités pour magazines féminins s'imposent aux passants, si bien qu'il est difficile d'échapper à la fille blonde aux dents blanches qui vous jauge habilement du haut de ses vingt centimètres de talons.

Il faut dire, depuis un certain nombre d'années, le marché de la presse féminine explose, et la France se situe plutôt bien, en troisième position après l’Italie et les USA. Les magazines Elle et Marie-Claire font la course en tête avec une diffusion stable (381.000 exemplaires pour Elle en 2011) et un chiffre d’affaire exceptionnel boosté par des pages publicitaires florissantes (615.598.000 de chiffre d’affaire pour la presse féminine en 2007, dont 251.313.000 grâce à des publicités).

Réservoirs des annonceurs, les magazines de presse féminine n’hésitent donc pas à faire de leurs articles de véritables plaquettes publicitaires en faveur de L’Oréal et des cosmétiques « anti-âge ». Produits de beauté, appareils ménagers et recettes culinaires sont ainsi analysés par les rédactrices des magazines féminins sous couvert d’informer leurs lectrices, et permettent de ne pas contextualiser des questions plus graves.

 

 

Point de jonction et clivages : entre presse à finalité commerciale et presse féministe

 

La presse féminine, aussi dite « presse pour femmes », est intimement liée à l’apparition de la presse féministe en France, au XVIIIe siècle. Cette dernière connaît un rapide développement à la suite de la Révolution Française, véritable moteur du mouvement d'émancipation des femmes puisqu’elle négligeait en grande partie celles-ci dans son projet de liberté et d’égalité (refus de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges par la Convention ; droit de vote, de propriété ou de liberté professionnelle non acquis, etc.).

A cette époque, les parutions renvoyant à l’image traditionnelle de la femme se multiplient, avec le Journal des dames et des modes (l’une des premières revues de mode illustrées françaises), ou Le Petit courrier des Dames. Mais la presse féministe explose aussi, avec l’apparition de La voix des femmes, La Citoyenne, ou La Fronde, quotidien emblématique conçu, rédigé, fabriqué et distribué exclusivement par des femmes, fondé par Marguerite Durand en 1897.

C'est avec la fin des journaux féministes radicaux dans les années 80 (Cahiers du féminisme, Le Temps des femmes, Questions féministes…), et dans un contexte de dépolitisation brutal, que la presse féminine se met à monopoliser le marché avec des thèmes tels que la maison, le bien-être et l’amour. Le domaine des arts ménagers s'y développe également, exclusivement sous contrôle féminin.

Les « cahiers du féminisme », revue féministe-luttes de classe (1978 à 1998)

État des lieux

 

Jugé trop « poussiéreux » par les magazines féminins qui considèrent pour la grande majorité que l’égalité homme/femme est un « droit acquis », le féminisme dans la presse s’est cruellement essoufflé. L’image de la femme renvoyée par les journaux Elle et Marie-Claire est toujours plus envahissante et stéréotypée : travailleuse et carriériste, elle doit s’émanciper par rapport à l’homme (modèle unique à copier), femme-objet bourgeoise, elle est vouée à la lecture sentimentale ou aux recettes de cuisine… sans oublier d’être une bonne épouse, de faire des enfants, et de rester féminine en prenant soin de sa manucure et en choisissant intelligemment son fond de teint. En effet, les articles des journaux féminins ne volent pas haut. Et lorsque par un étrange miracle ils tentent de s’intéresser à des questions de fond, ils abordent constamment des violences éloignées de notre monde occidental (Afrique, Afghanistan, Iran…), comme si notre continent était exempt de toutes ces inhumanités faites aux femmes.

Osez le féminisme, Prochoix… les journaux, revues et magazines féministes reconnus se comptent sur les doigts de la main. Apparu en mars 2009, le magazine Causette surfe sur un style hybride et décalé, avec un ton gentiment provocateur (« Slurp ! Les secrets de la langue », « Sexe partout : lâchez-nous le minou ») et peu de publicités. Toutefois Causette, se définissant comme « plus féminin du cerveau que du capiton », n'est pas un magazine féministe. Mi-féminin, mi-féministe, son ambiguïté transparaît aussi dans le lectorat du magazine : la rédactrice en chef Bérangère Portalier expliquait ainsi en 2011 avoir « deux types de lectrices », « des militantes féministes des années 1970 et des jeunes femmes qui lisent par ailleurs des magazines généralistes ou d’autres magazines féminins ». Ainsi le magazine Causette souhaite « amener un féminisme joyeux et décontracté » selon les mots de Bérangère Portalier, par le biais de contenus très inégaux, qui vont de sujets politiques intelligemment conçus à des sujets plus « féminins », tels le problème des menstruations et l’angoisse du poil. A cela on ajoutera des sujets culture trop légers, et l'on n'aura plus besoin de justifier une énième fois l'apparition de notre Web Magazine Le Castor sur le net. Faire du féminisme un sujet « glamour » et « vendable » est un non-sens, le but étant, selon les mots d'Alix Béranger (militante au collectif d'action féministe La Barbe) dans la revue Esprit du mois d'octobre 2013, « [non] de se rendre sympathiques, ni de plaire au plus grand nombre, mais (…) de rendre visibles les mécanismes de la domination ».

 

 

- Pam Méliee Sioux

octobre 2014