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© 2014

 

Représentation de la féminité à travers trois films contemporains

 

 

A l’occasion de la sortie ces dernières semaines des films de trois réalisateurs qui placent la figure de la femme au centre de leur œuvre (Céline Sciamma, François Ozon et Xavier Dolan), une analyse de leur représentation de la féminité et de l’identité sexuée était de circonstance. 

 

Huit Femmes, François Ozon Source : incine.fr

 

Trois réalisateurs, une même fascination pour la figure féminine

 

Céline Sciamma est l’auteure de ce qu’elle assume être une trilogie sur l’identité féminine. Bien que ce ne soit pas l’aspect qu’elle mette le plus en avant dans les médias, elle l’a néanmoins évoqué dans une interview. Une trilogie féminine/féministe ? Pourquoi donc parler de trilogie féministe? Parce que Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2011) et Bande de filles (sortie en France le 22 octobre 2014) explorent différentes étapes de la construction de l’identité de personnages qui se trouvent être –faisons semblant de croire à un hasard- des héroïnes plutôt que des héros. Un film abreuvé aux sources des romans d’initiation du XIXème siècle ? Sûrement, mais leur thématique et leur esthétique sont bels et bien des produits du monde contemporain. 

 

 

Affiche du film Bande de Filles, Céline Sciamma

Source : pc.univ-tours.fr

 

 

Xavier Dolan, étoile montante du cinéma canadien, a déjà à son actif une filmographie conséquente pour son jeune âge (cinq long-métrages dont il est le scénariste et réalisateur, deux de plus que Céline Sciamma, alors qu’il est de onze ans son cadet !), notamment parce qu’avant d’entamer une carrière de réalisateur inaugurée en 2009 avec un premier long-métrage retentissant, J’ai tué ma mère, il eut une formation d’acteur et l’occasion de jouer dans plusieurs séries télévisées. Du reste, il prolonge le plaisir que lui procure cette activité à l’intérieur de ses propres films. Avec la sortie récente en France (8 octobre 2014) de Mommy, Prix du jury du Festival de Cannes, Xavier Dolan revendique le désir de faire parler les femmes qui ont bercé son enfance, principalement des figures maternelles.

François Ozon, quant à lui, jouit aujourd’hui d’une réputation notable dans le milieu du cinéma français. Son esthétique singulière l’a rapidement distingué des autres : outrance des costumes, personnages parfois caricaturaux (Une nouvelle amie), artifices de toutes sortes, François Ozon joue sur l’ambiguïté entre l’être et le paraître, le cliché (Potiche) –parfois référence à la pratique théâtrale qui nécessite une certaine dose de cliché dans les personnages mis en scène- . Ses thèmes de prédilection sont la famille (Sitcom), la sexualité, l’adolescence, la contrainte des conventions sociales (Huit femmes). Les femmes sont largement à l’honneur dans son cinéma.

 

Le corps, miroir de l’identité ?

 

Ces trois réalisateurs accordent une importance particulière au traitement des corps à l’écran, surtout Céline Sciamma qui partage avec Xavier Dolan l’utilisation des gros plans. Elle use de ce procédé de focalisation qu’est le gros plan pour souligner l’érotisme d’une bouche (Bande de filles), la grâce de corps synchrones (Naissance des Pieuvres) ou la sensorialité qui se dégage du contact de la peau d’un enfant avec celle des autres et du monde environnant (Tomboy).

 

Le cinéma de Xavier Dolan n’a de cesse d’exprimer la tension érotique des corps et la violence qui en émane parfois -souvent-, tension à son paroxysme pendant la période de l’adolescence. Il est alors inévitable de mettre en scène des adolescents lorsque l’on veut parler d’identité. Ainsi les trois corps ravissants de Francis, Marie et Nicolas dans Les Amours imaginaires dorment-ils ensemble et courent-ils ensemble dans la campagne montréalaise. Les deux acolytes Francis et Marie découvrent qu’ils sont victimes de la même fascination pour l’angélique Nicolas. Sur l’invitation de ce dernier, le duo décide de partir dans son chalet au bord du fleuve Saint-Laurent et se meut par là même en trio.

Ainsi le corps frêle et sensuel de Tom est-il écrasé sous la masse musculeuse et agressive de Francis dans Tom à la ferme lors d’une scène mémorable où le personnage principal dont on suit le parcours tout au long du film, Tom, est coursé dans un champ de maïs par le frère de son amant défunt, Francis. C’est justement dans Tom à la ferme que Xavier Dolan parvient le mieux à entremêler tension érotique et haine destructrice engendrée par le reniement de soi.

Il est donc question de sexualité et d’identité, confirmant le lien étroit entre ces deux thèmes. 

 

 

 

De gauche à droite : Francis, Nicolas et Marie au lit Les Amours imaginaires, Xavier Dolan
Source : madimado.com

 

La manifestation par excellence de la troublante lascivité des corps est la danse.
Si la présence de corps dansants est plus évidente dans le cinéma de Xavier Dolan parce qu’il procède par insertion de clips, on retrouve tout de même des scènes de danse chez les trois réalisateurs : scène du trio dansant dans la cuisine de Mommy, scène de chant dans le hall d’une demeure bourgeoise des années 50 accompagné de la chorégraphie d’une femme de chambre jouée par Emmanuelle Béart (Huit femmes d’Ozon), des scènes de soirées dans Naissance des pieuvres et Les Amours imaginaires avec le déjà cultissime clip « Pass this On » de The Knife, et bien sûr les scènes de danse à deux, Marie et Floriane en boîte de nuit dans Naissance des pieuvres, le dangereux tango bourré de sensualité de Tom et Francis sur un morceau de Gotan Project dans Tom à la ferme.

Ces tableaux cinématographiques sont surtout le prétexte à la promiscuité des corps qui se frôlent, se caressent, s’émeuvent et se découvrent timidement comme ceux des deux protagonistes de Naissance des pieuvres, Marie et Floriane, ou au contraire effrontément comme le corps fragile d’Isabelle qui éprouve ses limites dans Jeune et Jolie de François Ozon, récit d’une lycéenne qui se prostitue sans raison apparente.

 

Un cinéma de l’intime

 

La représentation du corps adolescent ne peut pas échapper à la représentation du sentiment qu’est la pudeur et son cortège d’embarras, de honte voire de déshonneur. Le terme est violent et pourtant il s’illustre durant une séquence de combat dans Bande de filles dans laquelle l’humiliation ultime consiste à dévoiler la nudité de son adversaire et, vengeance suprême, exposer la poitrine de l’ennemie à la face du monde, signe patent qu’elle est une femme. En effet, Marieme, l’héroïne de Bande de filles, cherche à réparer l’opprobre que son amie Lady a subi en affrontant la jeune fille qui l’a bafouée lors d’une rixe aux allures de duel, qui a aussi pour but la reconnaissance des membres de la cité. Le pugilat a lieu en présence d’une grande partie de la cité (le film se déroule en Seine-Saint-Denis).

Cette caméra intrusive qui s’infiltre dans les moindres recoins de la vie des personnages est paradoxale dans la mesure où elle montre ce qui justement est en quête d’un espace secret. Ne parle-t-on pas de « jardin secret » ?

Lorsque Marie déambule dans les vestiaires du cours de natation synchronisée (Naissance des Pieuvres), le spectateur observe en même temps qu’elle les jeunes filles en train de se changer. Elle est le témoin involontaire de ces corps qu’on ne peut plus qualifier de juvéniles et qui s’exhibent devant le regard –le sien et le nôtre- sans la moindre gêne. Face à cette apparente aisance, on la sent fébrile, désireuse d’adopter le rôle de celle qui voit sans être vue.

Dans Mommy, la relation entre Steve et sa mère, aux accents clairement incestueux sans qu’il n’y ait jamais de passage à l’acte hormis un baiser ne faisant que confirmer un déséquilibre latent, évacue toute intimité entre le parent et l’enfant. Dans une scène où l’adolescent se masturbe dans son lit le matin et que sa mère pénètre dans la chambre sans avoir eu le réflexe de frapper à la porte pour prévenir de sa venue, le jeune homme riposte qu’elle pourrait avoir un peu de délicatesse. Elle lui fait alors bien comprendre qu’elle n’est pas naïve. Tout cela dans un québécois fleuri que je ne vais pas vous retranscrire ici. Sont évoquées les difficultés pour un corps en quête d’identité à préserver son intimité, au risque d’empêcher celle-ci de se déployer dans toute sa force et sa vigueur.

Le plus dur étant d’assumer le sexe dans lequel la Nature a placé arbitrairement ces corps. Dans Bande de Filles, Marieme taquine gentiment sa sœur lorsqu’elle s’aperçoit que celle-ci est dotée d’une poitrine nouvelle et jusqu’ici invisible. Elle lui recommande de continuer à la masquer car elle est la preuve trop ostentatoire que son corps est devenu celui d’une femme, par conséquent une source de dangers : danger d’appropriation par les hommes, danger de restriction de liberté par le grand frère, danger de provoquer le désir sans pouvoir le maîtriser. A ces mots, la sœur rabattit son sweatshirt sur sa poitrine.

 

Une question de genre : déguisement ou nature profonde ?

 

Se pose alors la question de l’habit, de celui qui en plus de vêtir protège, celui qui distingue ou encore celui qui confirme une identité. Le cinéma de Xavier Dolan est truffé de personnages aux looks atypiques et en vogue, « vintage » souvent:
« - Ta robe est un peu anachronique.
» , commente Francis dans Les Amours imaginaires
« - C'est vintage, je te signale.

   - C'est pas parce que c'est vintage que c'est beau. »

Le vêtement est un symbole.

Il permet en tout cas à David, dans Une Nouvelle amie de François Ozon, d’affirmer, de revendiquer sa nature profonde de femme. Néanmoins, François Ozon complexifie cette donne d’une intrigue morbide à la Hitchcock, ce qui lui permet aussi de ne pas prendre totalement à son compte le discours émis sur le travestissement. Une Nouvelle amie raconte l’histoire de l’insolite amitié qui se tisse entre Claire et David, qui n’ont pour point commun que le deuil de Laura. Claire va découvrir que David, le mari de son amie décédée, se travestit en femme. En usant d’ironie à l’excès, on tombe rapidement dans le cliché du travesti bigarré mais Ozon a au moins le mérite de faire valoir la légitimité du travesti à formuler son désir de changer de sexe. 

 

Melvil Poupaud en Laurence dans Laurence Anyways, Xavier Dolan

Source : blogs.indiewire.com

 

 

 

Le vêtement est un symbole

 

C’est d’ailleurs pour cette raison que Laurence, le personnage principal du film Laurence Anyways de Xavier Dolan use et abuse des artifices féminins : il imite avant de devenir. Il s’agit d’un combat à l’échelle individuelle comme à l’échelle sociétale. Laurence, il transformé en elle, se présente devant la société sans malaise manifeste à l’idée que la démesure de ses subterfuges soit évidente (cf la scène où Laurence se rend en femme au collège dans lequel elle enseigne et se tient face à ses élèves perplexes, mais tolérants). Quitte à devoir le faire, mieux vaut trop que pas assez. A mesure que la transformation s’opère, la perruque s’allonge. Cependant Xavier Dolan, avec toute la finesse dont il est capable, ne réduit pas le travesti à un homosexuel refoulé puisque Laurence ne souhaite pas mettre fin à son histoire d’amour avec Fred, quand bien même celle-ci demeurerait une femme. Le genre n’est qu’une catégorie, utile dans certains cas...superflue la plupart du temps.

Céline Sciamma, Xavier Dolan et François Ozon arrivent à point nommé dans une France tourmentée par les débats et polémiques sur la question du genre. Leur cinéma pense –avec plus ou moins de succès- le sexe dans tous les sens du terme, l’identité, la place de la sexualité dans l’identité... L’altérité, en somme. Qu’il est bon de laisser souffler ce vent de liberté sur nos écrans.

 

 

 

Sarah Leleup

 

 

 

 

 

À voir:

  • Blow-Up sur le travestissement au cinéma, Arte

  •  Laurence Anyways, Xavier Dolan

  • Les Amours imaginaires, Xavier Dolan

  • Bande de filles, Céline Sciamma (sortie le 22 octobre 2014)

  • Naissance des pieuvres, Céline Sciamma

  • Une Nouvelle amie, François Ozon (sortie novembre 2014)

  • Jeune et jolie, François Ozon