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La fabrique des marginales : les femmes dans la rue

« Sans domiciles fixes ». La préposition « sans » est formelle : les SDF sont constitué.e.s socialement par la privation, l'exclusion. Parmi ces phénomènes qui les rendent invisibles et sans parole, la catégorisation SDF qui succède à « clochard.e » et permet d'éviter les termes « vagabond.e », « colporteur/euse », « zonard.e » ou « squatter/euse », fonctionne telle une instance de normativité. Elle les réifie en mettant l'accent sur l'absence de liens sociaux intégrateurs comme celui de la résidence, alors que le manque de logement n'est pas la raison principale de leur déroute. Il masque bien d'autres problématiques comme les enfances difficiles, les abandons, les abus, les violences physiques et psychiques dont souffrent les femmes dans la rue.

L'invisibilité comme stratégie de survie

 

Si la catégorisation juridique SDF (sans domicile fixe) qui s'est vulgarisée dans les années 90 est asexuée, les femmes en errance existent bien. Selon le rapport de 2012 de l'INSEE, 40 % des SDF en France étaient des femmes, soit 2 sans-abri sur 5. Elles se fondent dans le paysage urbain sans qu'on les remarque et elles n'ont aucune visibilité politique ou sociale. Géraldine Franck, qui a longtemps été bénévole à Emmaüs et à la Croix-Rouge française, nous expliquait en quoi cette invisibilité pouvait être salvatrice : « Les femmes SDF se montrent dans un état de délabrement avancé parce que cela leur permet de faire repoussoir et d'éviter la sollicitation des hommes, les agressions sexuelles ». « Les SDF développent des stratégies de survie où elles ont intérêt à être invisibles », car plus elles sont voyantes, plus elles risquent l'altercation. Dans son livre Sur la route des invisibles. Femmes dans la rue, Claire Lajeunie, qui a vécu pendant cinq mois en immersion avec ces oubliées, écrit : « Pour se protéger, par instinct de survie, les femmes sans-abri se rendent invisibles, transparentes. Elles évitent de se faire repérer, apparaissent, disparaissent, se faufilent. C'est une attitude de défense, qui traduit aussi de la culpabilité et de la honte. » Isolées socialement, souvent violentées, les femmes dans la rue se dissimulent pour survivre au risque d'être totalement invisibles et d'être rejetées aux marges de la société.

 

Être le « négatif de la société »

 

Dans la presse mainstream où le mécanisme de normalisation s'opère et où les SDF sont plus que jamais assignés à des espaces sociaux marginaux, les femmes dans la rue se révèlent absentes. Si les hommes apparaissent de manière démesurée à certaines périodes de l'année pour meubler des périodes creuses (les premiers morts lorsque les froids arrivent, la veille de Noël et le soir de Noël, les morts de chaud en été), le « marronnier » journalistique, sujet récurrent et prévisible qui revient chaque année à la même période, concerne rarement les femmes. Le cadrage des médias de masse, fortement stéréotypé, envisage le phénomène de la pauvreté comme étant exclusivement masculin, associé à une supposée violence et à la délinquance.

« La terreur est la norme quand on est une femme dans la rue. Parce qu'elles sont discrètes, parce que le monde de la rue est d'abord masculin, l'errance au féminin est largement ignorée, comme si elle était tabou », écrit Claire Lajeunie. Plus précarisées que les hommes, les femmes dans la rue doivent faire face à la gestion de leur vie sexuelle et reproductive. Dans notre société structurée pour produire de l'exclusion, elles subissent la stigmatisation sociale et les pressions exercées par les hommes, le capitalisme, la logique productiviste et le consumérisme qui mènent à l'exacerbation des contrastes et anéantissent toute notion de bien commun. A nous de combattre les représentations dominantes, de nous intéresser aux difficultés que rencontrent ces femmes dans la rue et de participer modestement à leur émancipation en établissant la solidarité comme urgence vitale et en revoyant radicalement nos modes de production et de consommation pour que chacun.e trouve sa place dans nos espaces de vie collective.

 

 

Pour aller plus loin : Sur la route des invisibles. Femmes dans la rue, Claire Lajeunie, Michalon, Paris, 2015. Et le documentaire Femmes Invisibles (France 5).

Pam Méliee Sioux, juin 2016