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Mon corps, mon Manifeste FEMEN

A l'occasion de la sortie du Manifeste FEMEN qui raconte la naissance du mouvement féministe, explique l'engagement de ses militantes, leur mode d'action et leurs espoirs pour les femmes du monde entier, Le Castor Magazine a rencontré trois activistes françaises qui utilisent comme armes leurs propres corps nus et veulent réveiller les consciences quant à l'oppression du système patriarcal.

Esther, Marguerite et Elvire, trois activistes Femen, ont participé à la rédaction du Manifeste.

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Une prose rebelle qui appelle à l'insurrection féministe

 

Lorsque je suis arrivée dans le quartier général des Femen, les locaux étaient vides et glacés. En regardant les articles accrochés aux murs et les photographies, j'ai compris que la déferlante médiatique qui caractérisait le mouvement féministe n'aurait pas la même ampleur que d'habitude. Pour la sortie du Manifeste Femen, les journalistes qui répondent présent aux actions seins nus n'avaient pas l'air de se bousculer au portillon. Pourtant, le Manifeste se veut d'abord un droit de réponse politique à ceux qui reprochent souvent aux militantes des « actions qui n'ont aucun sens ». Dans l'Avant propos, on peut lire : « Qu'ils soient ennemis de la démocratie et de la liberté, qu'ils aient essayé de détourner notre pensée, qu'ils aient voulu s'en approprier les mérites ou qu'ils ne l'aient tout simplement pas comprise, c'est pour leur répondre et pour rétablir la vérité que nous avons créé ce document de référence ». Que vous soyez donc sympathisants ou sceptiques, la lecture de ce Manifeste, que les Femen aimeraient voir devenir « l'anti-bible de chevet de toutes et tous les révolutionnaires féministes à travers le monde », pourrait vous aider à mieux comprendre l'idéologie qui anime ces activistes aux seins nus qui appellent à la révolution féministe. Cette création collective, animée par des heures de discussion, vous expliquera les actions du mouvement, son arme, le sextrémisme, et expose les piliers que les Femen combattent parce qu'elles les considèrent dans le déni des femmes : les dictatures, l'industrie du sexe et les religions.

 

« Nous revendiquons l'universalité de notre combat »

 

Dès sa création en 2008, le mouvement Femen, issu du groupe d'inspiration marxiste La Nouvelle Éthique, organise des débats et des mises en scène déroutantes en faveur de la cause féministe. Mais ses revendications ne sont pas entendues et son combat trouve peu d'écho. Après plusieurs années de réflexion et de recherches, le groupe trouve en 2010 un moyen redoutable pour attirer l'attention des foules et des médias : les seins nus. La nudité féminine devient l'arme de résistance pacifique du mouvement qui élargit bientôt ses frontières. Malgré la répression virulente, Femen devient de plus en plus influent et s'internationalise. Des branches naissent partout dans le monde : en France, en Allemagne, en Espagne, au Mexique, aux États-Unis, en Turquie, en Suède, au Brésil…

Pour les trois activistes que j'interroge, l'universalité de leur combat ne fait aucun doute. A ceux qui soupçonnent les Femen de faire du white feminism, d'être des femmes occidentales qui prétendent enseigner aux femmes arabes leur émancipation, Elvire D. Charles, vice-présidente de l'association, répond : « Il y a des droits humains universels, Femen peut donc se soucier de la cause des femmes dans les pays arabes ». L'activiste montre son visage mat en souriant, en expliquant qu'elle ne correspond pas aux stéréotypes que l'on plaque sur le mouvement Femen. « Nous avons été sollicitées à plusieurs reprises par des femmes, au Maghreb ou en Turquie, et nous y sommes allées par solidarité », poursuit-elle. « D'ailleurs, nous n'avons jamais dit que nous représentions les femmes. Nous représentons Femen. Et lorsque nous faisons des actions, nous ne nous attaquons pas aux personnes opprimées, mais à des idées, à des systèmes d'oppression. Nous ne sommes pas contre les femmes voilées et les prostituées, nous sommes contre le voile, la prostitution. »

« Nos seins, nos armes »

 

Considérant que la lutte féministe passe par la libération du corps des femmes, les Femen utilisent leurs seins nus pour délivrer un message politique court et percutant, sous forme de slogan. Avec des maquillages exagérés, des mini-shorts et des couronnes de fleurs sur la tête, elles utilisent les codes du système patriarcal pour mieux les détourner. « Nos activistes se glissent dans le carcan que les hommes ont inventé pour les soumettre et s'en servent comme d'une arme », peut-on lire dans le Manifeste. Leurs visages sont agressifs et leurs attitudes ne sont pas lascives : combatives et insoumises, elles souhaitent porter la révolte et « inverser totalement la connotation misogyne liée à la nudité féminine ».

Dire non passe par le corps. Et les trois activistes en face de moi soutiennent qu'elles sont devenues Femen en grande partie pour cet engagement physique dans l'action. Lorsque je leur demande si le mode d'action des Femen, basé sur une iconographie forte qui peut être déformée, trafiquée et détournée à loisir par les médias en la retournant en clichés sexistes ne trouve pas ses limites, celles-ci restent fermes. « Ce Manifeste est là pour que nos actions ne soient pas mal interprétées, pour les expliquer ». « On se joue des médias », déclare Elvire. « Et nos visuels contiennent du texte, puisque nous avons des slogans engagés sur nos poitrines », poursuit Marguerite. « Ce que nous voulons, c'est populariser le féminisme, créer des images subliminales ancrées dans l'imaginaire, qui changent la perception des femmes et du féminisme. En fait, nos photographies sont de petits manifestes intemporels. Nous essayons de tout dire en une, deux ou trois images. »

 

Parfois accusées de faire de belles images en rentrant dans les standards de la beauté et en ne retournant pas les clichés, les Femen publient ce mois-ci un Manifeste didactique et déterminé, pour se réapproprier leurs luttes, leur histoire, expliquer leurs actions et remettre le féminisme au centre de nos sociétés.

Le Manifeste Femen, tiré à 5000 exemplaires aux éditions Utopia, ouvre la collection « Dépasser le patriarcat ».

 

 

- Supplément Interview -

 

 

Parce que le succès médiatique des Femen attire aussi des soupçons sur leur mouvement, parce que les Femen fascinent et dérangent, y compris chez les féministes, nous avons considéré qu'il était nécessaire de retranscrire une partie de l'interview qui ne porte pas sur le Manifeste lui-même, mais sur certaines rumeurs autour du mouvement, auxquelles les activistes répondent tout simplement.

 

 

Le Castor Magazine : Vous écrivez dans votre Manifeste que le mouvement Femen est « démocratique et indépendant financièrement ». Amina Sboui, souvent décrite comme « la première Femen tunisienne », avait dénoncé dans le Huffington Post Maghreb du 20 août 2013 un financement « douteux » avant de déclarer qu’elle quittait définitivement le mouvement. Ce n'était pas la première fois que le financement opaque de l’organisation était remis en question. Pouvez-vous nous expliquer comment le mouvement Femen est financé ?

 

Femen a un statut d'association de loi 1901, le mouvement ne reçoit pas de subventions d'état. Nous vivons sur des dons, sur la vente de produits dérivés grâce à notre compte Paypal, et certainement pas sur le financement d'Israël comme on a pu l'entendre… ! Sur une action comme Notre-Dame par exemple, où nous avions fait teinter les cloches en criant « Pope no more ! », nous avons eu besoin de 50 euros : le prix des tickets de métro, de la nourriture, etc. Pour notre action au Forum économique en Suisse de Davos, c'est un restaurateur qui nous a logé. En général, ce sont le prix des billets qui coûtent le plus cher à l'association. Le transport est le plus difficile à payer, et parfois nous devons renoncer à certaines actions car nous ne pouvons pas les financer. Ensuite vient l'hébergement. Pour les costumes, les couronnes de fleurs, nous utilisons le système D, en faisant beaucoup de récupération.

 

Le Castor Magazine : Les Femen ont toujours déclaré que leur mouvement avait été créé par des femmes et pour des femmes. Il y a quelques temps, le documentaire de la réalisatrice australienne Kitty Green, L’Ukraine n’est pas un bordel, révélait qu'un homme violent, Viktor Sviatskiy, avait participé à la création du mouvement et tirait peut-être encore les ficelles de l’organisation. Kitty Green avait déclaré à propos de lui : « c’est son mouvement et il a choisi personnellement les filles. Il a choisi les plus jolies filles parce que les plus jolies filles vendent plus de papier. Les plus jolies filles sont en première page… c’est devenu leur image, la façon dont elles vendent leur marque ». Dans votre Manifeste, vous insistez sur le fait que le groupe a lutté « contre [cette] tentative de prise de contrôle patriarcale » et qu'il a finalement obtenu le départ de cet ami proche de certaines membres fondatrices. Comment cela s'est-il passé ?

 

Viktor était un étudiant marxiste, proche des membres fondatrices ukrainiennes. A l'origine, il donnait un coup de main lorsque le mouvement Femen était encore mixte. Mais il a pris de plus en plus de place au moment où le topless est apparu, lorsque les militantes ont utilisé leur nudité comme technique de contestation universelle. Il gérait toute la communication et la stratégie politique, mais cette situation devenait paradoxale au sein du mouvement qui luttait contre l'idéologie patriarcale. C'est pour cela que son départ a été exigé. C'est une partie de l'histoire de Femen que l'on assume totalement. Ces erreurs nous ont permis de prendre notre envol et de gagner en assurance.

 

Le Castor Magazine : On vous a beaucoup accusé d'opérer un casting sur vos militantes, de choisir les plus belles et les plus photogéniques. Dans votre Manifeste vous écrivez que le « mouvement accueille toute personne sensible à ses idées et à son mode d'expression ». Quand une nouvelle personne souhaite s'engager et devenir activiste, comment cela se passe-t-il concrètement ?

 

Nous organisons d'abord des réunions d'accueil, pour vérifier si les filles qui viennent vers nous ont compris les enjeux du mouvement Femen et pour écouter ce qu'elles ont à dire. Ensuite nous formons chaque personne pour devenir activiste. Il y a des sessions d'entraînements et des débats avant d'envoyer les activistes sur le terrain. C'est dans ces entraînements que nous formons une cohésion de groupe et dans les simulations d'actions où nous synchronisons nos mouvements que nous pouvons savoir sur qui compter. Nous organisons aussi des simulations d'arrestations et enseignons à nos activistes une résistance pacifique, car notre arme n'est pas la violence. Sur des actions difficiles avec des enjeux techniques complexes, nous envoyons des activistes expérimentées avec une nouvelle recrue que nous voulons former. Celle-ci pourra ainsi s'enrichir et former ensuite de nouvelles arrivantes sur d'autres actions.

En fait, nos militantes ont des profils variés. La plupart sont jeunes et ont entre 25 et 27 ans. Pour des raisons de disponibilité, beaucoup d'étudiantes se joignent à nos entraînements, ainsi que des professionnels du cinéma et des arts, des journalistes free-lance. Mais nous avons aussi des femmes salariées, qui viennent moins souvent à cause de leurs horaires contraignants. Au début du mouvement, il y avait une femme de 70 ans qui assistait à nos réunions mais ne participait pas à nos actions, parce que cela lui était impossible physiquement.

 

Le Castor Magazine : Avez-vous reçu des amendes ?

 

Nous n'avons jamais reçu d'amendes en France. En Suède par contre, oui. La législation là-bas est très longue, puisque nous pouvons risquer jusqu'à un an de garde à vue. Au Québec, nous payons systématiquement cent ou deux cent euros, qui correspondent aux frais de garde à vue.

 

Le Castor Magazine : Dans ce Manifeste vous expliquez l'historique de votre mouvement, vos luttes… Mais les solutions concrètes manquent, l'issue que vous donnez à votre combat est absente. Vous expliquez que les femmes ont besoin d'une révolution, vous dénoncez les trois principaux piliers à abattre : les dictatures, l'industrie du sexe, la religion, mais vous ne dites pas comment vous allez vous y prendre pour les faire chuter. Est-ce que vous n'avez pas peur, sans mauvais jeu de mot sur votre maison d'édition, que votre Manifeste soit perçu comme une simple Utopie par beaucoup de vos lectrices/lecteurs ?

 

Le mouvement Femen cherche avant tout à opérer un travail d'éducation. C'est donc une Utopie revendiquée. Nous ne sommes pas là pour faire des propositions de loi. Il y a une multitude d'associations féministes, et nous avons toutes différents boulots. Parler du machisme, c'est déjà une victoire pour les Femen. Nous voulons enclencher une prise de conscience et agir sur le terrain de l'activisme.

 

Le Castor Magazine : Encouragez-vous d'autres formes d'actions féministes, en dehors des Femen ? (journaux militants, etc.)

 

Oui, évidemment ! Nous agissons toutes contre le système patriarcal, et Femen n'est pas là pour apporter LA solution. Nous avons besoin des unes et des autres !

 

 

Sur ce, je leur ai donné quelques affiches du Castor et nous nous sommes quittées...

 

 

- Pam Méliee Sioux

(Texte & photographies)

Avril 2015