Taille 35-41

Nous sommes à la sortie du Tribunal de Grande Justice. Cendrillon descend les marches du Tribunal, feutrée dans un sublime manteau de cuir végétal. Elle porte un foulard de soie blanche façon « Lauren Baccall » et les lunettes de soleil « Lépidoptéra » de la maison « Insolite Aphrodite ». Une foule de journalistes munis de micros, d’iPad et de caméras s’agglutinent autour de la star, comme autant de shopping alcoholics devant la devanture de Louis Croutton le premier jour des Soldes.

Journaleux. Cendrillon, Cendrillon, qu’est-ce que vous espérez de ce procès ? Ne craignez-vous pas pour votre réputation ? Cendrillon ! Cendrillon, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de porter plainte ? Votre belle-mère dément les faits, Cendrillon, ainsi que vos demi-sœurs. Est-ce que le Prince vous soutient ?

Est-ce que vous regrettez ?

Cendrillon, Cendrillon, un sourire pour la photo s’il vous plaît.

Cendrillon, vous avez posté sur les réseaux des captures d’écran des mails d’insultes échangés avec Anastasie après votre mariage.

Quelle image pensez-vous véhiculer auprès des jeunes femmes d’aujourd’hui ?

Avec votre hashtag #ZEROPARDON et #MUNITION-PUNITION, vous avez enflammé la toile. Des millions de jeunes femmes sèment la révolte au sein de leur cellule familiale.

CEN… DRI….LLON

Vous saisissez le parquet en faisant valoir les versions internationales de votre conte, Cendrillon. Charles Perrault est-il au courant de votre démarche ? N’avez-vous pas peur de sa réaction ? Des conséquences sur le monde de l’édition ? Les auteurs Basil et Grimm soutiennent-ils votre action ?

Cendrillon, les ventes de dvd de votre histoire continuaient d’exploser, mais depuis vos révélations…

Souriez, s’il vous plaît princesse. Quelle est la marque de votre manteau, de votre robe ?

De vos lunettes ? …Lépidoptéra 2020, un modèle à cent mille, n’avez-vous pas peur d’agacer, de faire fureur, de scandaliser ?

CENDRILLON, pourquoi avoir choisi de garder votre nom ?

Faites-vous vraiment du 35 ?

Cendrillon, étiez-vous vraiment vierge au moment de l’essayage de la pantoufle de verre ???

Cendrillon. Messieurs les journaleux. Je serai brève. Sachez avant toute chose qu’il existe plus de deux-cents versions de mon histoire, et la plupart sont tirées de la tradition orale. Si je prends la parole aujourd’hui en intentant un procès contre les ayants-droits de Monsieur Perrault, c’est pour dénoncer la clause de confidentialité qu’ils m’ont obligé à signer alors que je n'étais encore qu'une enfant.

Il m’a fallu plusieurs siècles pour trouver le courage de porter plainte et de dire haut et fort ce que nous pensons toustes tout bas. Cendrillon ne souhaite plus être l’emblème du Pardon et de l’Innocence. Cendrillon ne souhaite plus traîner engluée contre elle-même cette image de femme douce, molle et laiteuse qui ne vit qu’à travers les volontés déplacées d’un Prince fantoche. Lorsque je me suis pour la première fois soumise à l’épreuve de l’essayage, je n’avais pas conscience de la souffrance que mon histoire allait causer à ces milliers de jeunes femmes. Je n’avais pas conscience qu’en acceptant d’être la seule à pouvoir chausser la pantoufle, je contribuerai à la montée de l’anorexisme, du mal-être, et de la dépression chez les jeunes. Ce n’est que des décennies plus tard, en lisant l’analyse du psychanalyste Bettelheim, que j’ai compris. Je vais vous en lire un extrait : « Pour que l’épreuve de l’essayage soit convaincante, il doit s’agir d’un soulier qui ne s’étire pas, sinon il pourrait convenir à d’autres jeunes filles, les demi-sœurs, par exemple. Ce n’est sans doute pas par hasard que Perrault a choisi des pantoufles de verre… Un petit réceptacle où une partie du corps peut se glisser et être tenue serrée peut être considéré comme le symbole du vagin. Et s’il est fait d’une matière fragile qui peut se briser si on la force, on pense aussitôt à l’hymen ; et un objet qui se perd facilement à la fin d’un bal peut passer pour une image assez juste de la virginité. »

Journaleux. Cendrillon, affirmez-vous aujourd’hui que vous n’étiez pas vierge à l’époque des faits ?

 

Cendrillon. Il est déplorable de constater, que si vous me posez la question, c'est que vous n’avez rien à compris au combat que je souhaite mener. La question n’est pas de savoir si j’étais vierge, la question est de savoir à quel titre le Prince et les seigneurs de la cour royale pouvaient m’en demander la preuve, en me demandant d’essayer cette satanée chaussure.

 

Journaleux. Cendrillon, quel message souhaitez-vous faire passer en invoquant la justice, et qu’attendez-vous du verdict ?

 

Cendrillon. J’attends de la justice qu’elle reconnaisse les différentes versions de mon conte et de mon personnage. J’attends de la justice qu’elle informe les femmes mais également les hommes de ce monde que je ne suis pas le symbole de pureté et de pardon absolu qu’ils attendent de moi. J’attends du parquet qu’il parle des versions allemandes, dans laquelle mes belles-sœurs sont condamnées à danser avec des chaussures de métal chauffées au fer rouge jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ou encore de la version écossaise, dans laquelle ma belle-mère mutile elle-même ses filles, en leur coupant les pouces pour qu’elles puissent entrer dans le chausson.

 

Journaleux. Cendrillon, vous auriez même fait savoir que certaines versions du conte présentent des Cendrillon mâles, et même des Cendrillon non-binaires ?

Cendrillon. Tout à fait. Et c’est bien de cela qu’il s’agit également, les femmes n’ont pas le monopole de la souffrance.

 

Journaleux. En voulez- vous à Charles ?

 

Cendrillon. Ecoutez, ce qui compte aujourd’hui, c’est que la vérité soit rétablie. Charles a toujours été et sera toujours un remarquable écrivain. Mais ce qu’a fait sa descendance est inadmissible. Ce qu’ont fait les médias, et les éditeurs, est inadmissible. Aujourd’hui, si je décide de prendre la parole, et je terminerai là-dessus, c’est pour que mon conte vive et rayonne dans le monde entier, de manière multiple, qu’il soit réédité, et raconté par les voix du monde entier, au-delà des dictats de mode et de moralité bienpensante qui étouffent notre société.

 

Journaleux. Cendrillon, un dernier mot. Que pense le Prince de votre démarche ?

 

Cendrillon. Le Prince et moi sommes aujourd’hui divorcés. Mais il m’a toujours soutenu. Que j’avance chaussée, ou pieds nus. Merci.

 

 

Cendrillon s’extrait du miellat de journaleux et descend les marches du tribunal. Une limousine s’avance, Cendrillon la laisse passer, et s’enfonce dix pieds sous terre pour prendre le métro. Celui ou celle qui l’observe bien verra qu’elle ne porte aucune chaussure à ses pieds.

Texte : Clio Van de Walle

Collage : Melodyadit

Mars 2021

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