Women Of Pop,

 les musiciennes oubliées des années 1950, aux années 1970

Je répertorie les vies de ces femmes et musiciennes oubliées depuis quelques mois maintenant, sans être journaliste ou historienne de la musique. C'est un collectage qui me tient énormément à cœur, que je réalise en tant que musicienne et illustratrice, avec beaucoup de curiosité pour l'histoire de la musique. Le projet découle d'une réflexion sur l'invisibilisation des femmes dans l'industrie musicale. Les faire disparaître, minimiser leurs musiques, leurs voix, leurs avancées et leurs prouesses techniques, mettre au second plan leurs œuvres est, selon mes recherches, présent de tous temps dans l'histoire de la musique enregistrée.

L'histoire de la musique est racontée à travers les œuvres des hommes, et souvent par des hommes. Évidement, à la question de la naissance du rock'n'roll, on cite allègrement Little Richard ou Chuck Berry, et bien moins souvent, par exemple, Sister Rosetta Tharpe. Au meilleur guitariste, Jimi Hendrix ou Rory Gallagher, et pas assez Mary Ford ou Cordell Jackson. L'on peut continuer comme cela bien trop longtemps... Il est d'ailleurs rare d'inclure les femmes dans des articles généraux sur la musique et de lire en gros titres "Les meilleur.e.s batteur.euse.s de tous les temps", "Les meilleur.e.s jazzmen et jazzwomen". Un exemple notable dans l'univers de la chronique musicale : le fameux top 100 des meilleurs albums de tous les temps. Rolling Stones Magazine choisit dans son palmarès de n'inclure que 5 femmes, la première à y apparaître, seulement en 44ème position, est Patti Smith avec son album Horses.

 

Cette invisibilisation contribue à reléguer les femmes musiciennes à une tendance, une image d'égérie glamour, de muse charismatique, en romantisant leurs vies ou en ne s'intéressant qu'à des histoires de cœur. Cela décrédibilise, évidemment, les femmes musiciennes, qui devraient être considérées comme des créatrices, ayant une notoriété durable. Et l'industrie musicale des années 1960 n'a vraiment pas été clémente avec ces femmes. Une industrie machiste qui a évincé des femmes, en cherchant le parfait visage glamour qui fera gagner le plus d'argent au label, pour décrire le phénomène dans les grandes lignes. Alors si même les musiciennes les plus connues, Debbie Harry, Joan Baez, Grace Slick et les autres, ne sont que rarement citées par les journalistes musicaux en charge du savoir et du partage de l'histoire de la musique, qu'en est-il de toutes celles qui n'ont jamais été touchées par le succès ?

Playlist Women Of Pop réalisée par Anna Hb pour Le Castor

 

Aujourd'hui, je compte une vingtaine de portraits et j'ai encore des dizaines de musiciennes à dessiner. Pour l'instant ce collectage est centré sur les Etats-Unis, sur une période d'un peu moins de trente ans, de la fin des années 1950 jusqu'aux années 1970, et sur la musique pop où j'essaie d'englober aussi la folk, la soul et l'early-reggae : le rocksteadyOn est donc encore bien loin de la force et de la détermination du mouvement Riot grrrl du début des années 1990 mais c'est tout aussi intéressant et important.

 

Ce n'est pas toujours évident de retrouver des témoignages de ces femmes, et encore moins en français...  Certaines d'entre elles ont dû, après avoir sorti un unique album, retourner à une vie plus « acceptable », c'est à dire se marier et avoir des enfants. D'autres ont totalement disparu dans la nature, si bien qu’il n’existe plus de nouvelles d'elles depuis cinquante ans… Il est arrivé aussi qu’elles n’aient jamais osé monter sur scène, ou même faire écouter leur chansons à un producteur de disques. Des bandes de démo ont ainsi été cachés dans un tiroir de la maison familiale pendant trop longtemps. N'oublions pas celles qui n'ont jamais connu le succès, ou n'ont jamais été créditées sur les plus gros tubes de la pop.

Dans cette Panthéonne, le Rock'n'Roll du pas Fame du tout, il y a autant de destins que de belles chansons qui méritent totalement d'être (ré)écoutées et (re)découvertes. Et il y a largement de quoi redorer vos playlists, et votre discothèque de chromosomes X.  

 

Je ne peux malgré tout m'empêcher de me demander comment aurait évolué ma vision de la musique si j'avais connu ces femmes et leurs œuvres en tant qu'adolescente en quête de roles-models pour se construire. Si on m'avait apporté sur un plateau une icône musicale "positive", qui me ressemble car elle parle en tant que femme. Ou si ma culture musicale était composée en majorité de femmes inspirantes. Et comment j'aurais pu en faire une force.

 

A l'adolescence je n'en ai pas trouvé qui m'inspirait, car il fallait beaucoup chercher dans les rayons de la médiathèque de la ville, ou dans les colonnes de Rock'n'Folk. Oui, il faut vraiment trimer pour remuer l'histoire la musique et pour dénicher une poignée de femmes musiciennes, qui nous inspirent personnellement.  Aujourd'hui, en tant que jeune adulte je me suis surprise à avoir ce même enthousiasme adolescent en dénichant, découvrant, redécouvrant ces artistes femmes oubliées. Et ça fait du bien !

 

En voilà cinq portraits, qui j'espère illustreront la diversité des parcours de vies et musicaux de ces femmes.

ROSALIE SORRELS

Rosalie Sorrels, née en 1933 dans l'Idaho, est une chanteuse, musicienne, collectionneuse de chansons folk et traditionnelles et conteuse qui s'est inspirée de sa propre vie tumultueuse dans ses chansons. Ces dernières ont inspiré des générations de musiciens folk, dont la plupart ne connaissent pas son nom.

C'est à son adolescence qu'elle découvre sa passion pour la musique. C'est aussi à cette période qu'elle subit un avortement illégal, puis un viol, où elle tombe de nouveau enceinte et donne naissance à son premier enfant, non désiré, qu'elle place à l'adoption. Elle se marie quelques temps plus tard alors qu'elle n'a que 19 ans, avec Jim Sorrels, aussi musicien. 

A cette époque, elle commence à collecter des chansons traditionnelles américaines, en visitant les old folks avec son enregistreur, en retravaillant les chansons que sa grand-mère avait noté dans un carnet et les airs des Mormons. Cela lui servira à produire ses deux premiers albums "Folk Songs of Idaho and Utah" et "Rosalie Sorrels Sings Songs of the Mormon Pioneers" en 1961.

En 1966, invitée par Joan Baez et Jean Ritchie, elle apparaît dans la programmation du festival de Newport, qui sera son premier concert majeur. Cette année-là, elle quitte son mari, et enregistre son album "If I Could Be The Rain", puis part en tournée à travers les Etats-Unis avec ses cinq enfants. Elle compose la chanson "Travellin' Lady", qui parle évidemment de son histoire seule avec ses enfants sur la route, et ce genre de sujet deviendra peu à peu sa signature (la vie sur la route, le défi d'élever des enfants seule, les difficultés conjugales... ).

Rosalie Sorrels élargit ensuite ses thèmes d'écriture pour inclure d'autres questions sociales, telles que la réforme des prisons, la prévention du suicide, et les droits des femmes. Ses héros et héroïnes étaient des personnes qui avaient ce qu'elle appelait le "ton sincère" : Billie Holiday, Edith Piaf, Sam Cooke, Patsy Cline.... Sa vie aventureuse se termine en 2007, à 83 ans.

ODETTA

Odetta Holmes est née en Alabama en 1930. Elle étudie la musique en Californie où elle découvre sa voix de contrealto reconnaissable entre toutes. Elle y découvre aussi l'opéra et participe à des comédies musicales.

 

C'est à partir de 1950 qu'elle commence à s'intéresser à la musique folk aux côtés de Harry Belafonte et Pete Seeger. Elle devient une des pionnières du renouveau de la musique folk.

Odetta est aussi une femme engagée. Elle participe à la Grande Marche avec Martin Luther King, et son engagement pour les droits civiques lui vaut d'être nommée "Reine de la folk américaine" par ce dernier. Rosa Parks dira d'elle qu'elle était la seule voix à lui avoir inspiré son combat.

Sa voix forte et impressionnante ainsi que sa classe immense en aura impressionné plus d'un.e. Si Bob Dylan lâche sa guitare électrique et se (re)met à la musique folk en entendant l'album "Sings Ballads and Blues" dans un magasin de disques, Joan Baez, Janis Joplin, Tracy Chapman, ou encore Bruce Springsteen ne renieront pas son influence.

Odetta est malheureusement décédée un mois avant la première investiture de Barack Obama en 2009, où elle était invitée à se produire sur scène parmi d'autres célébrités comme Aretha Franklin, Beyoncé, son ami Pete Seeger ou bien Herbie Hancock.  

SIBYLLE BAIER

On ne sait pas grand chose de Sibylle Baier. Elle est née en Allemagne, probablement dans les années 1950, mais elle vit aujourd'hui dans le Massachusetts. Elle et ses chansons ont ressuscité, 30 ans après les avoir enregistrées. Ses 14 chansons écrites en Allemagne entre 1970 et 1973 sont retrouvées dans un coffre familial par son fils. Ce dernier les grave sur un Cd comme cadeau pour sa mère. Le disque circule un peu dans le cadre familial, mais également entre les mains de J Macsis de Dinosaur Jr, qui lui, le fait circuler chez un petit éditeur. Et les chansons cachées deviennent un album, 30 ans plus tard.

 

Sibylle Baier fait partie des musiciennes qui laissent comme un fantôme dans la pièce quand on les écoute ou quand on les dessine. Elle aurait laissé de côté sa carrière de musicienne pour se consacrer à ses enfants. Mais je ne sais même pas si on peut parler de carrière car ses chansons n'étaient écrites pour personne et surtout pas dans une visée commerciale. C'est ce qui fait son mystère et qui rend sa musique tellement belle, triste, pure. Elle est juste à côté de vous quand vous écoutez son disque et ses chansons si intimistes.  

WENDY RENE

J'hésitais un peu à la dessiner, et à mettre son portrait à côté de ces autres femmes. Je ne savais pas si elle avait vraiment sa place dans les musiciennes oubliées tant sa chanson, " After Laughter (Come Tears)" est connue. 

Un titre qui apparaît dans un nombre considérable de séries et films, d'ipod de gens branchés, mais qui a surtout été samplée 72 fois selon le site "who sampled", Wu Tang Clan les premiers, sur leur morceau "Tearz", ce qui a largement contribué à sortir Wendy Rene de l'ombre.

Avant d'être redécouverte dans les années 90 donc, Wendy (de son vrai nom Mary Frierson, Otis Redding lui trouvera son nom de scène), fait une carrière plutôt discrète au sein du génial label Stax, à Memphis. Elle commence sa carrière dans un groupe de gospel "The Drapels", également signé chez Stax, et par la suite commence à proposer ses propres compositions dont "After Laughter (Come Tears)". Des 45 tours seront produits, mais ne connaissent aucun succès (aujourd'hui, ils se vendent à plus de 200€). La fin de sa carrière et tristement banale, une fois mariée à un employé de Stax, James Cross, elle arrête la musique.

Mais c'est aussi ce qui sauvera peut-être sa vie en 1967, alors qu'elle doit accompagner Otis Redding en concert mais qu'elle préfère rester auprès de sa famille. Peut-être connaissez vous la suite tragique de l'histoire... L'avion d'Otis s'écrase, ce dernier meurt dans l'accident ainsi que 4 membres des Bar-Kays. Le label Stax connaît après le tragique événement quelques grosses difficultés.


Aujourd'hui, ça serait dommage de passer à côté de la réédition du label Light In The Atic, la voix de Wendy est sur toutes les pistes, aussi puissante que sur le seul tube véritablement connu, les arrangements sont à l'égal des autres productions de Stax, des prises live vivifiantes, un répertoire sous un mélange de gospel, de r'n'b, et de blues vraiment sincère, qui ne vieillit pas et qui mérite vraiment d'être écouté.

CONNIE CONVERSE

Elle qui voulait fuir et être oubliée n'y est finalement pas entièrement parvenue, ses chansons sont encore écoutées grâce à une réédition sortie en 2009. Des chansons enregistrées avec un petit magnéto dans la cuisine d'un ami à Connie, en 1954 à Greenwich Village bien avant le revival de la folk, et les succès de Joan Baez et Bob Dylan. La plupart étaient des histoires de solitude, de rejet, de trahison, souvent racontées avec humour et ironie. Un monde un peu sombre.


Elle est une des premières, si ce n'est pas la première, autrice-compositrice et interprète. Musicalement ses chansons sont inspirées de la folk traditionnelle, du blues ainsi que de la musique classique, et sa façon de chanter emprunte ce qu'on lui a appris à l'église. Mais ses mélodies sont douces, subtiles et très particulières.


Elle n'a jamais eu de succès dans les années où elle a composé, sa famille rejetait même son parcours musical (son père ne voulait pas l'entendre chanter). A en croire les quelques articles sur elle, au début des années 1970, elle commence à boire avec excès et sombre dans une dépression. C'est en 1974 qu'elle plie bagages et s'enfuit à bord de sa Coccinelle Volkswagen, après avoir pris soin de laisser quelques mots à ses proches censés expliquer son départ. Et depuis, silence.


"Laissez-moi partir. Laissez-moi être si je le peux. Laissez-moi ne pas être si je ne le peux pas."

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