Leny MÜH : « J’avais envie de faire ma version "pédé" de Mulholland Drive »

Leny MÜH revient en force. Après la sortie en octobre de son deuxième vidéoclip « Sinématographique », un titre chanté en français où l’on croise l’ombre bienveillante de David Lynch mais où l’on capte aussi les échos new wave de groupes comme Siouxsie and the Banshees, Leny MÜH travaille aujourd’hui sur la postproduction de son premier album : « Capharnaüm ». Sa sortie est annoncée pour le printemps 2021. L’occasion de rencontrer l'artiste à la musique sensuelle et visuelle.

Leny MÜH photographié par Alexandre ALVES

Diplômé de l’école des Beaux-Arts d’Angoulême où il enregistre ses premières démos en collaboration avec le musicien et auteur de bande-dessinées Léo Louis-Honoré, Leny MÜH a pris quelques chemins de traverses avant de sortir en mai 2019 son premier EP autoproduit, intitulé Une fugue dissociative. Ce disque fait la somme de ses expériences artistiques passées. De la chanson française à la new wave, de Mylène Farmer à Siouxsie and the Banshees (dont il reprend le titre Cascade en français), il développe un univers narratif singulier et se produit sur scène seul en tant que Mulholland DRAG.

En octobre 2020, il sort son deuxième vidéoclip qu’il réalise pour le titre Sinématographique. Actuellement, il travaille sur la postproduction de son premier album : Capharnaüm, dont la sortie est annoncée pour le printemps 2021 sur le label Hidden Bay Records. INTERVIEW.

Le Castor Magazine : Comment s'est créé ce projet solo ? Pourquoi ?

Leny MÜH : Quand j'étudiais aux Beaux-Arts d'Angoulême, j'avais pour dessein de faire un album de reprises de chansons kitsch des années 80. J'ai proposé à mon meilleur ami Léo Louis-Honoré, auteur de bandes-dessinées et musicien autodidacte, de me donner un coup de main pour ce projet. L'idée de faire des reprises ne l'emballait pas du tout, c'est un compositeur très prolixe ! Il m'a beaucoup aidé à croire en ma qualité d'auteur car je ne me sentais pas du tout capable, à l'époque, d'écrire quoi que ce soit. Nos premières chansons n'étaient pas mauvaises, mais assez naïves, très brutes. Elles furent un point de départ ! En parallèle, j'ai formé un groupe de reprises avec des amis étudiants, je chantais avec une voix saturée. Nous n’étions pas très bons, mais nos concerts étaient toujours blindés, c'était très rock'n'roll ! Ces deux expériences ont tout changé, j'ai tout appris sur le tas… J’avais toujours voulu chanter mais jusque-là cela s'opérait surtout dans ma salle de bain !

 

Après les Beaux-Arts, en 2012, nous avons déménagé à Toulouse avec Léo. Nous avons formé Trout, un trio post-punk avec Daniel Selig (du groupe Docks). Je chantais avec une voix beaucoup plus grave que celle d'aujourd'hui et en anglais. Je pense que je me cachais derrière ces fioritures ! Nous avons écrit de super chansons ensemble, puis elles sont restées dans un tiroir pendant un long moment après la séparation du groupe. Après avoir été retravaillées en français, certaines de ces chansons sont devenues les miennes aujourd'hui.

 

En 2016, pour être plus mobile et ne plus dépendre de mes comparses très occupés par leurs projets respectifs, j’ai décidé de me produire seul sur scène avec des PBO. J’ai fait des petits concerts sur Paris, Tours, Angoulême, Toulouse, dont un pour la fête de la musique en 2017. J'y ai rencontré des musiciens qui ont proposé de m'accompagner car séduits par mon univers. Nous avons répété pendant 4-5 mois, tous les dimanches. Nous avions un set bien rodé, mais suite à des différents artistiques et personnels nous nous sommes quittés dans la douleur. Nous n'avons jamais joué mes chansons sur scène ensemble. À ce moment-là, deux choix s'offraient à moi : soit j'arrêtais la musique, car cette rupture brutale m'avait énormément blessé, soit j'enregistrais mes chansons en studio pour sortir un premier EP en solo... Vous connaissez la suite !

 

Aujourd'hui, je travaille toujours avec Léo. En général, il compose une base instrumentale sur laquelle je pose ma voix. J'écris les paroles et la mélodie, puis nous retravaillons la structure, les arrangements et la production sonore ensemble. C'est une affaire qui roule, on se complète bien artistiquement.

Leny MÜH photographié par Alexandre ALVES

Comment décrirais-tu ta musique ?

Difficile comme question... On me parle très souvent des arrangements ou de ma voix (en positif comme en négatif) mais jamais de mes textes. Ça me chagrine un peu d'ailleurs ! Ces derniers sont très introspectifs, personnels, c'est un peu comme si je conviais l'auditeur·ice à une confidence... J'essaie quand même de sublimer la forme avec les sonorités des mots, leurs sens ainsi que les images qu'ils peuvent évoquer. J’appréhende l'écriture comme une autre façon de dessiner, car je suis un dessinateur contrarié ! Pour ce qui est de la musique, je la définirais comme mélancolique, mais j'aime briser ce côté-là avec des batteries lourdes aux sonorités industrielles.

 

De quel·le artiste de ta génération te sens-tu le plus proche ?

Je me sens très proche de Rémi Parson, qui vit lui aussi quelque part entre les années 80 et aujourd'hui... J'ai eu la chance de le rencontrer aux Pavillons Sauvages de Toulouse après son concert bouleversant. C'est quelqu'un d'une très grande sensibilité, abordable et adorable. Il m'a offert ce soir-là son single 45T Brexit en duo avec Requin Chagrin, une très bonne chanson d'ailleurs ! Je lui ai envoyé mon EP peu de temps après. J'aimerais beaucoup collaborer avec lui...

« Je me refais le film de nombreux émois (…) retournons faire un tour en plan séquence sur cette route en seize neuvième où l’on s’abandonne (…) » : le clip d’un nostalgique du premier amour ?

Déjà, merci de faire référence aux paroles de ma chanson ! C'est une première (rires). Cette chanson parle d’un fantasme amoureux perdu dans les méandres sinusoïdaux de mon cerveau... Adolescent, je suis tombé amoureux d'un ami, j'ai mis très longtemps à le comprendre, à l'accepter, puis en faire le deuil. Parfois, une relation amoureuse ne vit que dans la tête de cellelui qui aime, pour l'autre, ce·tte dernier·e n'est qu'un·e ami·e ! Ce genre de blessure ne cicatrise malheureusement jamais complètement... Parfois, l'on arrive à en faire une jolie chanson, que l'on peut mettre en images !

L’étiquette cold wave que tu développes s'est-elle imposée comme une évidence à la création du projet ?

Pas du tout ! Je pense que ma musique est avant tout un mélange de pas mal d'influences. Entre celles de Léo, qui est fan d'Alain Souchon mais aussi de Rammstein, celles de Daniel, avec qui je partage mon goût pour les groupes post-punk des 80's, ainsi que les miennes et mon goût prononcé pour la synthpop. Effectivement, je définis parfois ma musique comme de la cold wave, car c'est le terme français pour définir la new wave française des années 80, mais c'est très anachronique de l'utiliser aujourd'hui ! Pour essayer de résumer, je dirais que mes chansons sont un amalgame d'EBM, de synthpop, de chanson française un brin variété avec un soupçon de métal !

 

Quelles sont tes inspirations en termes de son, de paroles, d’univers, de look, de présence scénique… ?

Mon icône absolue, c'est Divine ! Je n'ai pas de tatouage, mais si un jour j'en fais un, il aura un rapport avec lui ou elle. Avant de faire les Beaux-Arts d'Angoulême, j'étais à la Villa Arson de Nice, j'ai eu la chance d'avoir comme professeur l'artiste Jean-Luc Verna. Cette rencontre a bouleversé le jeune homme très inhibé que j'étais. À l'époque il m'intimidait beaucoup mais après mon départ nous avons commencé à nouer des liens plus amicaux, malgré la distance, loin des rapports élève-professeur. C'est peut-être un peu moins le cas aujourd'hui, mais en 2006, il y avait peu de modèles ou de repères singuliers pour les jeunes homosexuels dans les médias. J'ai eu la chance de rencontrer celui qui est devenu ma marraine la bonne fée ! Il est donc pour moi une source d'inspiration, c'est un excellent chanteur au charisme inimitable, un·e super acteur·ice (dans les films de l'artiste Brice Dellsperger, que j'adore) et puis son talent de dessinateur n'est plus à prouver ! Nous partageons la même admiration pour le groupe de post-punk Siouxsie and the Banshees. Je pourrais également citer Portishead, que j'écoutais en boucle à la Villa Arson, mais aussi The Rocky Horror Picture Show. Adolescent, j'ai beaucoup écouté RoBERT qui était mon idole, ainsi que Mylène Farmer. Je ne les écoute plus beaucoup aujourd'hui, mais j'imagine qu'elles m'ont forcément influencé dans ma manière d'écrire... J'aime également beaucoup l'américain SSION qui réalise lui-même ses clips, qui sont géniaux, ainsi qu'une ancienne camarade de la Villa Arson : Mathilde Fernandez, son nouveau groupe Ascendant Vierge est une tuerie ! Dommage que les discothèques soient fermées en ce moment...

 

Te considères-tu comme féministe et LGBTQIAP+ ? Si oui, comment cela transparaît-il dans ta musique ?

Je suis féministe. La femme est l'égale de l'homme, point. Je ne comprends pas comment au 21e siècle ce sujet puisse encore faire débat. Malheureusement, je crois que les opprimé·e·s devront se battre encore longtemps... Ma musique n'est pas à proprement parler « engagée », je trouve que c'est très compliqué d'arriver à l'être en chanson, mais si l'intime est politique alors d'une certaine manière, en parlant ouvertement de mon homosexualité, c'est une forme d'engagement, très modestement. Mulholland Drag, mon alter ego scénique est queer, voire camp*. Il me permet de me dévêtir du costume que je porte tous les jours pour passer inaperçu. Je suis en réalité très timide !

Peux-tu nous dire quelques mots sur ton clip Sinématographique ? Pourquoi ces multiples références à Mulholland Drive ? A partir de l'affirmation « Même si tout n'est que triste illusion », de nombreuses références au chef d’œuvre incontournable de David Lynch nous submergent. Accident de voiture, univers onirique, champ lexical de l’illusion, symboles tels la brume, la clé, mots chuchotés : « Mulholland Drive », « Silencio », etc.) 

Je crois que je me retrouve dans le personnage de Diane/Betty, cette amoureuse frustrée qui se voyait devenir une actrice célèbre, la confrontation avec la réalité est bien difficile... Pour moi ce film est la sublimation du rêve américain. Andy Warhol disait qu'un jour tout le monde serait célèbre pour 15 minutes, et bien nous nageons tous en plein dedans ! Cette chose est cauchemardesque, mais en même temps fascinante, comme un film de David Lynch ! J'ai découvert Mulholland Drive un ou deux ans après sa sortie au cinéma, il m'a obsédé pendant des jours et des jours. Les premières nuits, après l'avoir vu, je n'arrivais plus à dormir en y pensant. Je voulais comprendre, mais en vain... Suite à de très nombreux visionnages, je me suis donc rendu sur des sites et forums qui parlaient du film... Par la suite, je me suis beaucoup intéressé à David Lynch et au reste de son œuvre. Il est devenu mon réalisateur préféré. Bien que je n'adhère pas à la totalité de son travail, je trouve que c'est un génie, une exception, un artiste complet. C'est un grand peintre, un super musicien et en tant que cinéaste, il a réussi à rester libre et singulier dans cette industrie qu'est le cinéma hollywoodien, chapeau ! Pour en revenir au vidéoclip et à ma chanson, j'avais donc très envie de faire ma version « pédé » du film, tout en rendant hommage à son auteur sans non-plus le singer. Je crois que le clip de Sinématographique a aussi un côté Gregg Araki, un autre réalisateur que j'aime beaucoup.

 

Comment se déroule la création de tes clips ?

Pour Mai, mon premier clip, j'avais une idée mais pas de matos, pas trop de budget, j'ai donc fait appel à une bande de jeunes qui font de la vidéo et du cinéma que j'avais découvert avec leur chaîne YouTube : Pictural Things. Je les ai contactés sans trop y croire et ils m'ont répondu presque instantanément. Ils aimaient la chanson et avaient très envie que l'on collabore ensemble. Je suis donc monté sur Strasbourg, nous avons tourné le clip en deux jours. En amont, nous nous étions envoyé beaucoup de mails pour construire le fil conducteur du clip  ! Ils ont fraîchement la vingtaine, mais j'ai été très surpris par leur professionnalisme, leur organisation, leur passion pour le cinéma et la vidéo. Ces jeunes iront loin dans la profession ! En tout cas c'est tout ce que je leur souhaite.

 

Pour Sinématographique, ce fut un peu différent, j'ai écrit intégralement le scénario que j'ai soumis à un réalisateur parisien pendant le confinement. Nous en avons beaucoup parlé et, au fur et à mesure, nous n'avions plus la même idée du projet. Après avoir dessiné le story-board, j'ai décidé de le réaliser moi-même en faisant appel à un chef-opérateur/vidéaste toulousain : Émilien Plisson, qui était très emballé par la collaboration. Nous l'avons tourné sur deux jours, presque immédiatement après le confinement avec une toute petite équipe, principalement composée d'amis. Ensuite nous avons fait le montage et l'étalonnage en étroite collaboration, c'était une très bonne expérience. Je l'ai entièrement financé de ma poche et j'en suis très fier, c'est un peu mon bébé !

 

Quels sont tes projets pour la suite ?

Capharnaüm, mon premier album sortira au printemps 2021 en vinyle sur le label Hidden Bay Records. Il contiendra 10 chansons, dont un duo avec Jean-Luc Verna. Je voudrais tourner deux ou trois nouveaux clips pour en assurer la promotion ! J'espère également que les circonstances me permettront de pouvoir le défendre sur scène...

 

Comment vis-tu, en tant qu’artiste, ce confinement qui impacte le monde de la culture et ton activité en particulier ?

 

Comme pour tou·te·s les artistes, les temps sont vraiment durs. À l'heure actuelle, je ne vis malheureusement pas de ma musique, j'ai donc repris des études fin septembre. Je suis une formation de perruquier-posticheur, qui pour le moment ne s'est pas arrêtée malgré le confinement. En parallèle, je termine au studio L’Alimentation le mixage de mon album et songe aux prochains clips... J'espère que les temps seront bientôt plus cléments pour la culture.

Camp : terme anglais tiré du français « se camper » (« prendre la pose »), utilisé par les historien·ne·s de l'art et les critiques culturel·le·s pour décrire à la fois un style, une forme d'expression et un regard propres à la sous-culture gay masculine et à l’esthétique des drag queen.

Novembre 2020

Propos recueillis par Pam Méliee Sioux

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